– Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre parcours ?

Je suis un pur produit de l’après-fin du monde et du Wasteland capitaliste, un hérétique du « cherche un vrai travail » qui persiste à croire qu’un artiste est aussi vital à la société que n’importe lequel de ses maillons (voire plus, si on considère les politiciens), un capitaine pirate échoué sur son île de rêve lançant son armée de corsaires-fantômes à l’assaut de la réalité consensuelle, du servage du travail salarié, du voile-maya-illusion-friteuse dans lequel nous baignons depuis des siècles, du… vous pouvez répéter la question, j’ai perdu le fil ?

Mon parcours est pour le moins chaotique. Oui, c’est le mot juste. Je résumerai en disant qu’après avoir vécu durant plus de 10 ans selon un choix de carrière qui me fût plus imposé que proposé, et moult grosses galères, j’ai décidé de tenter ma chance et de faire ce que je veux vraiment.

– Comment vous est venue la passion du dessin ?

Très tôt, j’ai compris qu’avec un bloc de feuilles et un crayon, tu pouvais passer des heures passionnantes. Mes personnages de BD, de dessin-animés favoris, je voulais les dessiner. En fait, je prolongeais le plaisir de ces œuvres en les redessinant et… je brûlais carrément du désir d’y participer.

– Avez-vous suivi un cursus scolaire artistique ou êtes-vous plutôt autodidacte ?

Carrément autodidacte. J’ai dessiné toute ma vie, sauf durant ma période dans la pub et quand je cherchais du travail. La pub a quand même pas mal aiguisé mon regard. Je regarde, j’analyse, je digère, je teste, j’intègre ce que j’apprends… J’évolue comme ça.

– Aviez-vous une sensibilité particulière dès votre plus jeune âge? Étiez-vous stimulé par votre environnement et vos proches ?

Encore une fois, carrément. Le dessin, le bricolage, écrire de petites choses mais aussi sculpter… et un peu commerçant, aussi, dois-je dire. J’ai acheté mon premier jouet seul – un chevalier du zodiaque (Sigfried d’Alpha, pour les connaisseurs) – en vendant des coquillages peints au marqueur durant mes vacances à la mer…

Faire plein de petites choses de ses petites menottes, les vendre… j’ai du mal à trouver une définition française qui me satisfasse, mais en anglais, le mot qui me vient est « craftman ».

Pour mes proches, par contre, c’était comme une malédiction. Il fallait « faire de vraies études, après tu feras ce que tu veux… »

Sur ce point-là, on a plutôt tout fait pour me décourager. Mais bon, j’aurais pu être plus combatif, aussi…

– Comment définiriez-vous votre style ?

« Le Diable est dans les détails »… 😉 . Je dirais « narratif ». J’essaie de « raconter quelque chose » dans chaque dessin. Détaillé, sombre, précis, mais aussi parfois imprécis, naïfs, hésitant…

Un style varié, foisonnant, éclectique, qui évolue et se remet perpétuellement en question.

Un style en gestation et perpétuel accouchement.

– D’où vous vient votre inspiration ? Qu’est-ce qui vous motive ?

Livres, films, contes, bandes-dessinées, sites internet, artistes à foison… la nature, tout, tout ce qui m’entoure. Ma motivation est de parvenir à en vivre… de concrétiser mes efforts par quelque émoluments biens mérités. Évoluer artistiquement est déjà une grande gratification en soi, mais honnêtement, gagner ma vie par mon travail est bel et bien l’objectif prioritaire. Et puis il faut bien payer les factures, le papier, les bics, les fournitures…

– Quels sont les artistes qui vous ont consciemment influencé ? (Musique, arts graphiques, littérature…)

Musique ; Marylin Manson et l’esthétique de ses clips, de ses pochettes d’albums… les B.O de films de Fantasy, Harry Potter, le Dracula de Coppola…

En arts graphiques il y a, entre nombreux autres, Arthur Rackham, Mike Mignola, Albrecht Dürer, Juan José Ryp, Brian Froud…

Pour le reste, je pioche souvent des pensées motivantes chez des auteurs ou artistes, et pas mal d’inspiration dans le bestiaire Lovecraftien.

– Un artiste en particulier ?

Le courant « Dark art », donc. Sinon, outre ceux déjà cités, j’ai envie de placer Austin Osman Spare, István Orosz ou Dan Hillier…

– Pourquoi ce côté « dark » dans vos créations et pensez-vous que c’est une période pour vous ou allez-vous continuer à développer vos œuvres dans cette direction ?

Je pense que ça m’est naturel. Je ne compte pas m’y cantonner, mais oui, ça reste une constante. D’un point de vue graphique, j’apprécie plus les œuvres qui entrent dans ce courant que l’on définit par « Dark art ».

– Quels sont vos outils indispensables ou de prédilection ?

Des feutres à pigments copic 0,03 mm ! Depuis que ma copine m’a trouvé ça, je ne le lâche plus ! Il a remplacé le classique UNI-Ball 0,05 et permet des détails plus fins qu’un cheveu, c’est juste un bonheur.

– Que voulez-vous exprimer dans votre travail ? Quel est votre message ? (si vous en avez un)

La beauté et la richesse de l’imaginaire. La puissance évocatrice d’un « simple » dessin. De la beauté, des émotions, des sentiments, exprimer « ma » vision de ces personnages, histoires ou contes que j’essaie de retransmettre en une image plus ou moins fidèle, du moins, je l’espère, à tout le charme qu’ils dégagent.

Sinon, mon message serait… soyez vous-même, bien dans vos baskets et kiffez la life, mais ça n’a que peu avoir avec le dessin… quoique.

– C’est important pour vous de pouvoir vivre de votre passion en restant indépendant et libre du choix des thèmes abordés ?

Assez, oui, mais je reste capable de dessiner en sortant totalement de mon univers. L’indépendance reste un maître-mot à la base de mon travail, ainsi que la liberté de choix, mais je reste à même d’analyser un style et un univers totalement différent, le digérer, et proposer quelque chose de – stylistiquement parlant –  diamétralement opposé à mes propres tendances graphiques. Maintenant, s’il est question d’en vivre – ce qui n’est pas encore le cas… -, peut-être devrais-je consentir à plus de… sacrifices commerciaux. Mais no soucy, cela ne sera pas une torture pour moi

– Lorsque vous dessinez, parvenez-vous à projeter mentalement ce que vous désirez voir sur le papier, ou n’avez-vous qu’une vague idée qui s’ajuste au fil de la progression du dessin ?

De plus en plus, j’arrive à un résultat très fidèle à ce que j’avais « vu » ou imaginé, mais ça a demandé beaucoup de travail et d’entraînement. Je peux redessiner un minuscule détail jusqu’à ce qu’il me convienne ; si je fais des concessions par paresse ou par facilité, mon dessin n’aura pas l’effet ni le résultat désiré, bref ; il sera raté.

Il m’arrive également d’avoir une vision moins précise dès le départ – juste une idée ou un thème  – et d’ajouter de petites choses au fur et à mesure de l’avancement.

Par exemple, mon Capitaine CrochetCapitaine Crochet ressemble assez précisément à ma toute première idée, alors que pour mon Tanin’iver, j’avais « vu » une masse sombre, une gueule hérissée de dents suivie d’une longue trace noire, comme une queue, c’était plutôt une tâche informe, en fait et j’ai redesigné ma « vision » pour en faire quelque chose de plus précis et lisible. Pour ma Baba Yaga, j’ai dessiné sans vraiment avoir l’idée précise, assez directement.

Ça dépend de ma façon et de mon envie d’aborder le travail, mais il m’est à présent possible de reproduire ce que j’ai imaginé quasiment tel quel, ce à quoi je ne parvenais pas, ou alors avec grande difficulté, il n’y a pas si longtemps de cela. Mais tant que je ne suis pas content du résultat, je ne lâche pas le morceau.

– Quelle(s) matière(s) aimez-vous travailler ?

Les papiers lisses (et très épais) comme le bristol, car les feutres à pigments glissent dessus. Ça permet un meilleur contrôle et de jolis détails. Des papiers de très haute qualité, en général. Je n’ai encore que peu exploré mais j’aime bien les pâtes et terres à sculpter ou modeler, aussi.

– Accordez-vous beaucoup d’importance à la finition, à la présentation de vos œuvres ? Ou au format ?

Beaucoup, oui. Les derniers détails font souvent la différence. Tout doit être précis, lisible, fini. Testé et vérifié 30 fois.

Pour tout ce qui est de la présentation, j’essaie toujours de laisser assez de blanc, d’espace autour de mes personnages, de les décentrer un peu pour les laisser « vivre » et occuper l’espace dans leurs petits rectangles de papier.

Quant au format, chacun offre des perspectives intéressantes, de la carte de visite à l’A3. J’apprécie particulièrement les détails, je peux donc dessiner sur un timbre-poste, ou mettre autant de temps sur une carte postale que sur un A4, mais en général, au plus j’ai de la place pour travailler, au plus j’ai tendance à jouer la surabondance de détails, ce qui peut durer des plombes…

Néanmoins, je pense que mon temps d’exécution s’améliore au fil des dessins, et la perspective d’un A3 rempli d’une foultitude de détails me paraît maintenant plutôt excitante, alors que cette seule idée aurait pu m’intimider au moment où j’avais décidé de reprendre les crayons, il y a plus d’un an.

Je pense que cette façon d’aborder les différents formats fait partie de mon évolution.

– Est-ce important de montrer vos œuvres au public ? Pourquoi ?

Plutôt, oui. Un artiste aime avoir « son » public, voir son travail apprécié et, pour ainsi dire, « validé ». Il y a bien sûr des exceptions, tout le monde ne fonctionne pas comme ça et toutes les œuvres ne sont pas forcément destinées à un public. On peut faire pratiquer de l’art pour soi, par envie, besoin, catharsis, ou autre… mais personnellement, j’ai envie de dépasser le stade du hobby. Je cherche avant tout à être « remarqué » pour la qualité de mon travail, pour mon style, et que cela aboutisse – enfin –  à une juste et honnête rémunération.

Et ça, ça passe par un public.

– Il y a-t-il l’un ou l’autre artiste avec lequel vous aimeriez collaborer ?

Qu’ils me lèchent tous le cul, ces branleurs !

Peut-être les scénaristes Grant Morrison  et Alan Moore, ou le tatoueur Ien Lewin, mais en toute humilité, je ne pense pas encore être à la hauteur de telles pointures. Sinon, il m’arrive souvent de collaborer avec des artistes morts. C’est assez pratique, point de vue frais de déplacements.

– Quels sont vos projets à venir ?

Plus de petites choses « commerciales », plus susceptibles de se vendre afin de concrétiser l’idée d’un site d’où je pourrais diffuser mes œuvres sous formes d’affiches, posters, cartes postales, t-shirt etc.

Travailler plus de grands formats… j’ai envie de faire un Tarot, aussi, mais le bon moment viendra…

– Pour vous, en quoi l’art est-il utile à la société ?

L’art est indispensable à la société. Il ouvre les yeux et les oreilles et rend moins con. On ne perd jamais son temps à le pratiquer ou l’apprécier. Éduquer ses sens à l’art, c’est être capable de ressentir mieux et plus, d’apprécier chaque chose à sa juste valeur.

L’art est omniprésent, de la coupe, la couleur et la matière de vos vêtements au design d’une voiture, au logo d’une canette de coca, ou encore dans une conversation passionnante. Un sport de combat, c’est utiliser son corps pour se battre, tandis qu’un art martial y insuffle une autre dimension, y injecte de la beauté, de la spiritualité. Les architectes et designers d’aujourd’hui sont très forts pour dessiner des carrés et des rectangles, Gaudí, lui, était capable de faire ce qu’il voulait. Pour avoir traîné mes guêtres à l’unif et dans la pub, j’ai pu observer l’art de rendre chiante une matière intéressante, l’art d’avoir l’air occupé alors qu’on en fout pas une, l’art de faire semblant de travailler, l’art de lécher des culs…

– Quel est le rôle de l’artiste ?

Être différent. Faire différent. Penser différent. Et apporter de la beauté. Lutter activement contre le béton sans vie, la grisaille de la pensée unique, du con-formisme, et les robots à cerveau humain abruti que tout cela engendre. L’artiste est le fou du roi qui pointe du doigt et rigole un bon coup. Néo contre les agents Smith.

En fait, ça me fait penser à cette citation de Georges Bernard Shaw, une de mes favorites : « L’homme raisonnable s’adapte au monde ; l’homme déraisonnable s’obstine à essayer d’adapter le monde à lui-même. Tout progrès dépend donc de l’homme déraisonnable. » L’homme déraisonnable, c’est l’artiste.

– Pensez-vous que l’outil numérique peut aider à devenir un meilleur dessinateur?

Assurément, oui. On trouve une foultitude de méthodes, de vidéos didactiques où des artistes révèlent leurs méthodes de travail de A à Z.

Pour ma part, je regarde beaucoup les œuvres finies, les méthodes des autres m’importent peu, mais me « nourrir » d’images fait partie du processus de recherches avant un travail. Illustrator, Photoshop, et divers autres programmes de dessin par ordinateur offrent d’immenses et vastes possibilités, sans compter les tablettes graphiques, dont la taille va du tapis de souris au bureau tout électronique avec immense écran tactile, façon Bruce Wayne du dessin. Je ne m’y sens pas très à l’aise, préférant travailler à l’ancienne avec papier, crayons, feutres et encre, mais il m’est arrivé de tâter du logo et de la maquette pendant ma période dans la pub, et d’utiliser ces méthodes dans des travaux personnels, des collages à partir de dessins et de photos, par exemple.

Pour la présentation des œuvres via un écran, un petit coup de luminosité/contraste ou de niveaux ne sera pas de trop pour faire péter les couleurs ou les aplats noirs, indispensable pour moi, qui travaille beaucoup en clair-obscur.

– Pensez-vous qu’il existe des prédispositions innées pour le dessin chez certains individus, ou pensez-vous que le talent vient en dessinant ?

Pour moi, c’est venu en dessinant, même si je parlerais plus de « facilité » que de talent. J’imagine que les purs génies existent. Il doit y avoir quelque part un môme de 4 piges qui dessine comme Mozart composait. L’enfoiré…

– Est-ce que vos croyances / spiritualité influencent vos œuvres ?

Je me passionne pour l’ésotérisme, ce qui doit avoir sa part d’influence dans les sujets et la façon de les traiter, dans les détails parfois. Certaines méthodes de concentration et surtout de visualisation me sont souvent fort utiles. De mon point de vue, l’art et l’ésotérisme développent l’imagination, la contemplation, et ouvrent l’esprit. Ils se nourrissent et se répondent parfaitement l’un l’autre.

– Quel est votre premier souvenir de création artistique ?

Tout petit, j’avais dessiné Bill, le chien de Boule & Bill. Montrant fièrement mon œuvre à mon parrain, celui-ci répondit quelque chose comme : «  Bof, tu l’as décalqué. » Il avait raison mais ça m’a super énervé. Du coup, j’ai refait Bill jusqu’à être capable de le dessiner sans décalquer. Tout est peut-être parti de là.

– Si vous étiez un moyen d’extermination de vos semblables, vous seriez quoi ?

Je serais Dieu. Dieu est la meilleure arme de destruction qui soit. Les langues de feu tombant du ciel avec les cohortes d’anges exterminateurs sonnant les trompettes du jugement dernier, c’est plus classe que n’importe quelle guerre totale ou pandémie.

L’État se débrouille pas mal non plus. Mais, en y réfléchissant bien, je me dit qu’avec un pouvoir auto-guérisseur, un squelette et des griffes en adamantium, et pourquoi pas deux trois pouvoirs télépathiques et kinétiques, je devrais me débrouiller pas trop mal non plus. Ouais, ce serait cool.